Peut-on entendre quelque chose de Joseph ?
Dans les récits des Évangiles, il est étrangement muet, plus muet même que Zacharie, celui à qui pourtant Dieu a fermé la bouche jusqu’à la naissance de son fils Jean-Baptiste (Luc 1/20-64). En rouvrant la bouche, Zacharie chantera. Joseph, lui, ne dit pas un mot. A quatre reprises, Joseph est cadenassé entre un songe qui s’impose à lui, et une prophétie biblique qui doit s’accomplir ; sur ce chemin où Dieu lui-même a pris les commandes, aucune initiative n’est possible, aucune parole propre. Joseph semble transparent au point que les Mages, en visite auprès de l’enfant et de sa mère, ne le verront même pas (Matt 2/11).
Il s’en va d’ailleurs sur la pointe des pieds. On distingue encore sa silhouette lorsque Jésus a 12 ans (Luc 2/41-50), on apprendra aussi qu’il est charpentier (Mattieu 13/55), puis plus rien.
La tradition s’est accrochée à ces quelques détails pour broder une histoire, pour combler le silence des Évangiles sur le devenir de Joseph, et compenser un peu la frustration des commencements… Car, si Joseph est privé de parole et de virilité, c’est aussi le lecteur qui est frustré, et particulièrement le lecteur masculin ! Une frustration qui n’a pas osé se dire à la crèche, mais qui s’est reportée sur le sort de Joseph après la crèche.
Pourquoi donc ce silence de Joseph, et que peut-il nous dire ? Est-il seulement une figure en creux, le faire-valoir falot de la puissance de Dieu, ou l’image d’un temps ancien qui n’a plus rien à dire ? A son sujet pourtant, l’Evangile n’est pas ainsi chargé négativement. Le verbe central, concernant Joseph, c’est le verbe prendre. « Il prit chez lui sa femme, et il ne la connut pas… » (Matt 1/24-25). Plus tard « il prit avec lui l’enfant et sa mère », d’abord pour fuir Hérode, puis pour retourner en Israël (Mattieu 2/13 et 20).
Joseph est celui qui « prend », au sens d’accueillir, d’assumer la responsabilité matérielle et légale, de veiller à la sécurité et au bien-être. Il prend chez lui ou avec lui, mais il ne prend pas pour lui. Il ne possède pas. Il prend sans pouvoir connaître (jusqu’à la naissance en tout cas !), et dans cette abstinence sexuelle s’exprime plus qu’un respect de la femme : un effacement devant ce que Dieu fait. Un consentement à n’être pas la source, encore moins le sens, de ce qui va naître. Et en même temps un refus de s’en laver les mains, un accord pour être à la juste place : la place nécessaire et demandée.
Dans les crèches, on représente souvent Joseph debout : à la fois à quelque distance, et prêt à prendre la route, à emmener avec lui. C’est bien vu. Joseph, « homme juste » (Mattieu 1/19), est l’homme de la juste place. Tous les pères, tous les éducateurs peuvent comprendre cela. Consentir au mystère particulier du lien entre une mère et son enfant. Et pourtant ne pas fuir, mais soutenir. Consentir au chemin propre de chaque enfant. Et pourtant ne pas renoncer à poser un cadre, à donner une direction.
Ainsi en va-t-il aussi de toute démarche de témoignage. Consentir aux chemins originaux que Dieu peut prendre pour féconder la foi de l’autre. Ne jamais s’en sentir propriétaire, savoir se retirer. Et pourtant ne pas renoncer à enseigner, et partager sa propre foi. Joseph est le témoin privilégié de l’Evangile en marche. Pas en mots, mais par sa vie même.
Éric de Bonnechose
